Le changement climatique préoccupe de plus en plus le monde agricole. Pour la troisième année consécutive, la température moyenne mondiale a dépassé le seuil de + 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle. En 2025, elle a atteint 14,97 °C, faisant de cette année la troisième plus chaude jamais enregistrée. Quels impacts ces évolutions climatiques pourraient-elles avoir sur les productions agricoles en Belgique dans les années à venir ?
Le sujet du changement climatique est de plus en plus abordé lors de conférences à destination du secteur agricole. Votre rédaction a eu l’occasion d’assister à deux interventions de Serge Zaka, un célèbre agroclimatologue français. “Toutes les connaissances scientifiques à propos du changement climatique sont déjà en notre possession”, a déclaré ce dernier en guise d’introduction. De plus, plusieurs propositions d’adaptation pour faire face au mieux à cette situation ont été abordées lors de différentes conférences.

Des fortes variabilités interannuelles
Les spécialistes du climat prévoient plus de pluie et de sécheresse simultanément. Ainsi, tous s’accordent pour dire qu’il y aura de plus en plus d’extrêmes. “Il y aura des excès et des déficits d’eau […]. L’agriculture étant une activité saisonnière, elle est doublement impactée”, nous a expliqué Serge Zaka. Cela nous a été confirmé lors de la réunion Livre Blanc de février 2025 : “À l’avenir, il y aura à la fois des périodes de sécheresse, mais aussi des coulées de boue. Les oscillations des masses d’air seront plus fréquentes avec des alternances chaud/froid. Les étés seront plus chauds et secs, mais le risque d’étés humides reste bien présent. On s’attend à de grandes variabilités interannuelles”.

Une augmentation des pluviométries annuelles
Dans le futur, il y aura donc plus de précipitations sur notre territoire. “Quand la température augmente de 1°C, il y a potentiellement + 7 % de pluie potentielle”, nous explique Serge Zaka. En effet, L’air chaud peut contenir plus de vapeur d’eau que l’air froid. Chez nous, Serge Zaka prévoit un excès d’eau en hiver avec un déficit d’eau en été. Le niveau des nappes d’eau souterraines serait plus élevé qu’actuellement, ce qui rendrait la pratique de l’irrigation possible et intéressante en Belgique. “Il existe des solutions pour pallier aux excès et aux déficits d’eau”. Toutefois, ces impacts seront très variables selon les régions, avec parfois des situations inverses en Belgique par rapport à d’autres régions européennes.
Serge Zaka est également chasseur d’orages. Il prédit une hausse des épisodes orageux dans les cantons de l’est de mai à août. Cependant, l’indice de confiance de cette prévision est assez faible. “Mais ce qui est sûr, c’est que les orages apporteront plus de pluie à l’avenir”. L’expert souligne aussi que d’autres événements extrêmes ponctuels pourraient également avoir lieu.
Une hausse des températures
Les températures vont globalement augmenter dans les années futures. Cela se remarque déjà aujourd’hui. En effet, 2025 a été la troisième année la plus chaude jamais enregistrée, derrière 2024 et 2023. Les chercheurs prévoient également une augmentation de la température de 4°C d’ici 2100. En réalité, la Belgique va connaître un climat similaire à celui de l’Italie, d’ici 2070. “Le nombre de jours où la température sera sous la barre des 0°C va aussi se réduire. Cela pourrait entraîner plus de problèmes au niveau des maladies […]. Le gel est pourtant le meilleur insecticide naturel. Dès lors, il y aura plus de problèmes sanitaires, y compris chez l’Homme où l’apparition du paludisme dans nos contrées sera tout à fait possible. De même, certains végétaux comme les pommiers Golden nécessitent une période de froid pour pouvoir fleurir. Cela pose donc des questions sur les futures cultures qui feront partie du paysage belge …”, a expliqué l’agroclimatologue français.
Impact sur les animaux d’élevages
À long terme, les épisodes de canicule vont se multiplier. Cela rime avec le malaise des animaux, une chute de la production laitière et un changement de la composition du lait. Il faut savoir que les vaches laitières sont sensibles aux fortes chaleurs. Cela peut provoquer un inconfort thermique chez l’animal, induisant une hausse du stress corrélé avec une baisse de la production laitière en raison d’une moindre consommation alimentaire. Suite au changement climatique, les exploitations devront donc être plus résilientes. Cela passe par exemple par une plus grande diversité au sein des types de fourrages implantés sur l’exploitation.
David Knoden, ingénieur agronome et coordinateur de Fourrages mieux nous en dit plus : “Le stress thermique fera, sans doute, partie des problématiques à venir. La production laitière pourrait être réduite jusqu’à 25 % d’ici 2070 en été. Dans cette optique, adapter les bâtiments d’élevages et les pratiques de pâturages sont une piste pour améliorer le confort des animaux. Réduire les lucarnes de toit, mettre des ventilateurs et des brumisateurs sont des idées pour améliorer le confort des animaux et limiter les pertes de production laitière”. L’adaptation devra peut-être également passer par un changement au niveau des races utilisées : “Plus les races sont productives, plus elles sont sensibles à la température”.

Une gestion de l’herbe perturbée
Comme expliqué précédemment, la hausse des températures aura également un impact sur les végétaux et la production fourragère. “Comme il fera globalement plus chaud, l’air pourra contenir plus d’humidité. Cela signifie une plus grande difficulté pour les plantes de transpirer’, rappelle Serge Zaka. La répartition saisonnière de la croissance des végétaux producteurs de fourrage sera donc aussi impactée. La pousse des prairies va démarrer plus tôt en sortie d’hiver. Les températures élevées entraîneront ensuite une perte de rendement au printemps et à l’automne. La gestion de l’herbe va donc devoir évoluer et on risque de devoir affourager les animaux durant l’été. Étant donné les grandes variabilités entre les années, une gestion des stocks fourragers sur plusieurs années devrait également devenir la norme.

La production fourragère devra donc pouvoir se réinventer. Différentes pistes d’adaptation peuvent être envisagées :
- Adapter la génétique des plantes cultivées : favoriser une enracinement profond, par exemple en implantant de la luzerne ou de la chicorée ;
- Protéger les parcelles grâce aux haies ou à l’agrivoltaïsme ;
- Implanter des arbres qui fournissent un abri et qui peuvent complémenter l’alimentation en été ;
- Utiliser des mélanges variétaux et inter-spécifiques comme les méteils ;
- Avoir d’importantes réserves de fourrage ;
- Adopter le pâturage tournant ;
- Étendre les saisons de pâturage.
Des nouvelles cultures en Belgique ?
La culture de la tomate pourrait ainsi devenir une production très fréquente chez nous en 2050, assure Serge Zaka. “La hausse des températures moyennes pourrait permettre d’implanter des nouvelles espèces, comme les vignes, le soja, etc. Il y a un potentiel agronomique pour de nouvelles cultures […]. Et pour éviter les pertes de rendements, les solutions sont multiples : génétique, travail du sol ou biostimulants”. Ainsi, les cultures de la région de Bordeaux pourraient remonter jusqu’à notre région. “Il y a du positif dans la région du Nord de la France et de la Belgique, car les filières pour les cultures du futur sont déjà présentes dans le sud de la France. Cela permettra de pouvoir valoriser les nouvelles cultures implantées.”, a expliqué l’expert.
Un meilleur rendement pour le maïs ?
Le dioxyde de carbone (CO₂) est un gaz à effet de serre qui a un effet fertilisant et qui booste la photosynthèse. Cela permet de contrebalancer un peu les effets néfastes du changement climatique. Des gains de rendements en maïs sont potentiellement possibles, car il s’agit d’une plante en C4, qui peut donc fixer le CO₂ lors de la photosynthèse. Par contre, Serge Zaka pense qu’il sera quand même nécessaire d’arroser les parcelles de maïs pour avoir un rendement intéressant : “Le maïs non irrigué va perdre 20 % de rendement, tandis que le maïs irrigué pourrait en gagner 20 %”.
Quel sera l’avenir des cultures de céréales à paille ?
Concernant le blé, les rendements devraient se stabiliser. Selon le Livre blanc, les conditions pour obtenir un bon rendement dépendent de l’humidité entre le mois de mars et celui de mai. Ainsi, s’il fait humide sur cette période, les rendements chutent. À contrario, si on est face à une période ‘normale’ ou ‘sèche’, les rendements du blé ne sont pas trop impactés. “Si il n’y a pas trop d’excès d’eau, cela devrait plutôt bien se passer pour cette culture” indique également Serge Zaka. “Si les variétés sont adaptées au nouveau climat, les rendements en blé pourront augmenter de l’ordre de 5 %, car il y aura une plus forte concentration en CO2 dans l’air et plus d’eau”, a déclaré le célèbre agroclimatologue français. Par contre, les cycles des céréales à paille seront de plus en plus courts. Les moissons vont donc se faire de plus en plus tôt !
Selon le Livre Blanc, les céréales garderont une place importante à l’avenir. En effet, leur récolte se réalise en été dans des périodes où les sols sont ressuyés, d’importants résidus de culture peuvent être laissés après la récolte et leur période de semis possible est assez étendue et les débouchés sont variés.
Un impact pour toutes les grandes cultures
Au-delà des cultures fourragères et des céréales, l’évolution du climat affectera la saisonnalité de l’ensemble des productions agricoles. Dans le cas des arbres fruitiers, les floraisons devraient avoir lieu plus précocement, alors que les risques de gel persisteront à cette période, ce qui pourrait compliquer la situation des fruiticulteurs et des viticulteurs.

Ces évolutions climatiques impacteront également les cultures textiles. C’est le cas du lin, qui est une culture bien implantée en Wallonie et dans le nord de la France : “Le Lin pourrait fort souffrir du manque d’eau. L’intérêt pour cette culture va sûrement migrer vers la Grande-Bretagne”, a déclaré Serge Zaka.
Enfin, il y aura aussi du changement concernant les cultures industrielles “Depuis 2015, il y a déjà eu 8 printemps très secs, ce qui pose des problèmes pour la culture de betteraves […]. Les rendements pourraient diminuer de l’ordre de 10 % dans le futur. Les pertes de rendement en pommes de terre seront sûrement similaires”.
Maîtriser l’agriculture est une arme politique
Le changement climatique provoque des effets défavorables à certains endroits du globe. Mais son effet est favorable sur l’agriculture dans certaines autres régions du monde. C’est par exemple le cas en Russie et en Ukraine. “Dans ces régions traditionnellement froides, il fera plus chaud, il y aura plus d’eau et une plus forte concentration en CO2. Bref, toutes les conditions pour pouvoir pratiquer l’agriculture y seront réunies”.
Serge Zaka rappelle que maîtriser l’agriculture et l’alimentation d’un peuple est une arme politique très puissante : “Dans l’histoire, les prix alimentaires ont toujours été en lien avec les révoltes des peuples”. Si certains pays ont la capacité de produire plus de nourriture grâce à un réchauffement de leur climat, ils pourraient donc gagner en influence, notamment en exportant de la nourriture vers d’autres pays. Cela explique par exemple que certains dirigeants diffusent des idées climato-sceptiques et ne prennent pas de mesure pour essayer de ralentir le changement climatique. Dans ce contexte, la Russie pourrait donc aussi être en capacité d’étendre son influence à l’avenir. “Maîtriser l’agriculture est donc une arme politique”, déclare Serge Zaka.
Comment se préparer à l’avenir ?
L’avenir pour l’agriculture de notre région n’est donc peut-être pas aussi négatif que cela. Lors de la réunion annuelle de printemps du Livre Blanc 2025, plusieurs pistes d’adaptation ont été évoquées :
- Diversifier sa rotation pour une meilleure robustesse. Toutes les cultures ne réagissent pas de la même manière au changement climatique ;
- Développer des cultures associées ;
- Introduire des nouvelles cultures dans les rotations comme le blé dur ou le tournesol ;
- Opter pour des variétés génétiquement tolérantes aux stress et aux bio-agresseurs ;
- Avoir une bonne teneur en matière organique dans les sols. La matière organique a un rôle d’éponge qui permet d’absorber les quantités importantes d’eau qui peuvent tomber en peu de temps, mais permet aussi de retenir l’eau ;
- Adapter les dates de semis et l’itinéraire technique.
Enfin, Serge Zaka a donné quelques conseils à destination des agriculteurs : “Il est important de déjà réfléchir maintenant aux solutions du futur […]. Il faut commencer par faire le bon choix variétal et ensuite aussi essayer de semer un peu d’une nouvelle culture, comme le tournesol […]. L’innovation et les recherches permettent d’acquérir des connaissances”. Implanter déjà aujourd’hui une culture adaptée au futur climat, c’est donc investir en connaissances et en R&D (recherche et développement). “Toutes les solutions sont complémentaires … Il n’existe pas une seule solution miracle !”, conclut Serge Zaka.
Texte et illustrations : Antoine Van Houtte

