Après plusieurs campagnes marquées par des prix soutenus et une dynamique favorable, la filière pomme de terre traverse aujourd’hui une zone de turbulences. Entre surproduction, dégradation des marchés, incertitudes géopolitiques et hausse des coûts de production, l’équilibre économique des exploitations est mis à rude épreuve.
L’année 2025 illustre pleinement cette fragilité : effondrement du prix du marché libre, contraction et révision des contrats et difficultés croissantes pour valoriser certaines productions. Dans ce contexte tendu, les acteurs de la filière s’interrogent sur les causes de cette crise et sur les leviers à activer pour retrouver une trajectoire plus durable.
Surproduction de pommes de terre
L’année 2025 a été marquée par des conditions climatiques très favorables à l’expression du rendement. Cedric Porter, rédacteur de World Potato Markets et expert des marchés de la pomme de terre, nous en explique davantage : “Entre 2024 et 2025, la production de pommes de terre a augmenté d’environ 10 % dans les pays de la zone NEPG (Belgique, Pays-Bas, France et Allemagne)”. Cette augmentation de production en seulement une année fait suite à une hausse des emblavements au printemps 2025.
En effet, le contexte était favorable et les années précédentes ont été bonnes pour les patatiers. “En 2023 et 2024, des problèmes liés à la météo ont créé un déséquilibre entre l’offre et la demande, ce qui s’est traduit par des prix élevés […]. Le marché était en développement : il y avait de la demande, un climat favorable à la culture et la présence d’un savoir-faire. Dans ce contexte, la pomme de terre était intéressante dans la rotation, en raison d’une meilleure rentabilité que celle des autres cultures”.
“En 2025, les producteurs ont eu de bons rendements. Il y a actuellement trop d’offres et une surproduction. Il y a trop de pommes de terre en Europe, ce qui rend l’exportation complexe”. Les prix proposés actuellement sont donc très bas. De plus, la qualité des produits n’est pas toujours au rendez-vous et certains contrats ont été révisés en cours de saison. “Il y a actuellement un problème pour la valorisation des lots non-conformes aux cahiers des charges. Il y a des pommes de terre qui partent pour la biométhanisation ou l’alimentation animale à 0 €”, nous a confié Bruno Demory, Président de la coopérative agricole française Expandis. Dans le même temps, le contexte économique est devenu volatile et instable. “Le contexte géopolitique actuel a aussi un impact sur les prix, notamment avec les droits de douane imposés par les USA”, complète Cedric Porter.
Emergence de la Chine et de l’Inde
Il faut garder à l’esprit que globalement, la production de frites surgelées augmente dans le monde. Cependant, on constate un changement au niveau des acteurs actifs. Si on se penche sur les chiffres liés aux exportations de frites surgelées, on constate qu’au niveau européen, les exportations ont augmentées de 1,2 % entre les saisons culturales 2023-2024 et 2024-2025. À contrario, en Belgique et aux Pays-Bas, la quantité de frites surgelées exportée a diminué de 4,7 % sur la même période. De l’autre côté de l’Atlantique, les exportations depuis l’Amérique du Nord ont aussi enregistré une baisse (2,6 %).

Mais, ce qui est le plus frappant dans les chiffres, c’est l’augmentation spectaculaire des exportations depuis la Chine et l’Inde. “On constate surtout une forte émergence de la Chine et de l’Inde qui ont, en une année, exporté 71,1 % de frites surgelées en plus. Cela a aussi des répercussions sur le marché mondial”, commente Cedric Porter.

Des rendements variables selon les années
Des effets de cycles en pommes de terre ont toujours existé, avec aussi parfois des changements brutaux des cours. Cedric Porter tient donc à relativiser ce tableau négatif. “Les personnes aiment et mangent toujours des pommes de terre. Il faut essayer de rester compétitif, car à long terme, la situation n’est pas si mauvaise que ça. La filière est professionnelle. En 2026, les surfaces implantées vont sûrement diminuer. Si des problèmes météo apparaissent en cours de saison, cela pourrait permettre une augmentation des prix du marché libre”.
Le marché reste porteur, mais il convient de rester raisonnable et responsable en ce qui concerne les superficies implantées. “Il ne faut pas oublier qu’avec le changement climatique, le risque de cycles avec des surproductions fréquentes augmente, car les rendements peuvent être très variables”, explique Philippe Quennemet, Président du groupement interprofessionnel français pour la valorisation de la pomme de terre. De plus, les perspectives concernant les prix ne sont pas très bonnes. Philippe Quennemet ajoute : “J’ai peur qu’en 2026, les prix des contrats s’approchent des coûts de production. Il faut essayer de réduire les surfaces de pommes de terre pour essayer de faire augmenter les prix. Moins planter collectivement est le seul levier d’action pour rééquilibrer le rapport entre l’offre et la demande”.

Vers une réduction des surfaces en 2026 ?
La surproduction observée en 2025, accentuée par l’émergence de nouveaux acteurs internationaux comme la Chine et l’Inde, rappelle la nécessité d’une gestion plus collective et raisonnée des surfaces. Dans ce contexte, de nombreux acteurs s’accordent également pour dire qu’il faudrait réduire collectivement les superficies implantées et rester raisonnable pour les futurs emblavements.
Si la situation actuelle apparaît préoccupante, elle s’inscrit néanmoins dans une filière historiquement soumise à des cycles marqués, où alternent phases de tension et périodes de redressement. Réduction des emblavements, maîtrise des coûts, adaptation aux exigences de qualité et anticipation des aléas climatiques constituent désormais des enjeux centraux. À moyen terme, la demande mondiale reste présente et la filière européenne dispose d’atouts solides. À condition toutefois de faire preuve de responsabilité et de coordination, afin de préserver la rentabilité des exploitations et d’assurer un avenir pérenne à la pomme de terre en Europe.

Texte et illustrations : Antoine Van Houtte

